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Lettres à l’Amant, Extrait 1
Mercredi [14 novembre 1962]
Ami, je pleure et souris en lisant votre lettre, sans trop savoir pourquoi, avec une tendresse désespérée, comme je
pleure et ris de serrer ma vie dans mes bras, de marcher, de parler, d'écrire; de toute fleur que je dessine sur le vide, de toute étreinte qui se referme sur le vide, de toute course dans le vide – et sans rien y
comprendre. Et c'est cela le ver dans le fruit : cette exigence de logique que la mort frustre de tout rassasiement. Enfant, je fus toujours suffisamment nourrie par mes colères et mes enthousiasmes, je fus
suffisamment aveuglée; je sus toujours ce que je voulais faire, et je le fis; je fus reine, et je crus à ma royauté; je voulus construire! Vous rendez-vous compte? - construire – L'an passé, je m'enthousiasmai pour
le marxisme. Je fus orgueilleuse. Et qu'est-ce que je suis à présent, écartelée comme le jour? Qu'est-ce que vous êtes Ami si semblable, si profondément semblable qu'il me semble marcher de front avec vous? Où
allons-nous? nous qui connaissons le poids de nos richesses et leur vanité, la force de nos racines et leur fragilité! Vous me donnez la main, et cela ne nous console pas, même si cela nous émerveille; cela ne nous
console pas plus que de contempler la mer à l'infini... Voilà que j'ai découvert ce que veut dire « assumer la vie », moi qui jusqu'ici la portais si allègrement que j'en niais avec véhémence le fardeau; moi qui ne
tremblais pas encore de la gaspiller! - Votre lettre est belle, et votre amitié si présente que je ris et je pleure à la fois. Et comment pourrais-je ne plus vous écrire, « me détourner »? J'étais
seulement immobilisée – sachant pourtant qu'il était impossible que je le demeure longtemps, car rien n'est plus impérieux qu'une affection qui vous cerne : je savais que j'allais vous écrire [....]
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