Mireille Sorgue
Les ouvrages

L’Amant, Extrait 1

 

A cause d'une phrase de ta lettre, j'ai marché entravée
tout aujourd'hui.
Mon corps ne se laissait pas oublier. Il avait sa volonté propre. Que lui avais-je dit, promis, à lui seul, dont il s'entretenait? Je le traînais dans mes démarches comme on traîne après soi un enfant qui a du mal à suivre, et continue imperturbable ses dialogues et ses jeux. Ainsi mon corps était rendu à son enfance. Il avait pris ses vacances, libre à moi de le rejoindre. Ce n'est pas du tout facile de vivre ainsi partagée. J'en étais irritée. J'aurais voulu me flatter de la main, me caresser, mais je n'étais pas seule; je n'avais pas voulu être seule de peur de me laisser séduire, et j'allais de bibliothèque en salle de cours, avec un peu d'égarement dans mes déambulations.
     Distraite, je ne nie pas la beauté du jour. Le jet d'eau du jardin de la faculté lave l'éclat rose des briques. Les graviers font un bruit frais. On ne voit jamais mieux le ciel que par les hautes fenêtres de la salle de cours où j'écoute avec indulgence un professeur qui ne dit rien d'essentiel... D'où suis-je? Je tâche un moment d'être attentive, je secoue des jougs invisibles, je ramène derrière les oreilles mes cheveux comme s'ils étaient cause de cette fièvre de mes joues. Je me tiens droite, je m'applique à me simplifier. Mais la rigidité ne m'est pas naturelle, et dure peu.
     Les sources que j'opprime veulent être reconnues et ton nom heurte en moi, avec ta manière impérieuse. Une fois encore – combien de fois dans la journée? - j'écoute une phrase de ta lettre.
     Assisse, mes genoux se défont.
     A nouveau courbe, inflexion, consentement, je me rends au poids de mes seins, à la forme d'un indolent bouquet. Et ma bouche me donne à boire.

     A cause d'une phrase de ta lettre.
     J'ai reçu ce matin de tes nouvelles. Ce n'était qu'une lettre brève, un signe d'annonciation. Le silence tout autour. J'ai su que tu allais revenir, qu'il n'était pas vain d'attendre.
     Ta lettre est d'un poids léger dans ma main.
     Je retarde un peu le moment de l'ouvrir.
     Je déplie la feuille, je l'épanouis,
     Acte de naissance du jour.
     La parole est donnée.
     Et par cette solennité, ce jour-ci est fondé.
    La chambre est autour de la lettre. Nous nous regardons. [...]

pp 93,94 (Voir Publications)

L’Amant, Extrait 2

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