La composition française de  Mireille Pacchioni
au concours général en 1961

Le 29 avril 1961, cinq cent dix-huit candidats – les meilleurs élèves en français des classes de première – ont eu six heures pour traiter le sujet suivant :
Racontant ses flâneries à travers le Paris de son enfance – qui ne ressemblait pas au Paris actuel – et parlant des souvenirs qu’évoquait à son imagination la ville chargée d’histoire qui laissait alors mieux découvrir son passé, Anatole France a écrit dans La Vie en Fleur : « L’amour du passé est inné chez l’homme. Le passé émeut à l’envi le petit enfant et l’aïeule… Toute la richesse, toute la splendeur, toute la grâce du monde est dans le passé… Dès ma plus tendre jeunesse, j’entendais avec émotion les pierres de ma ville parler du temps jadis. Hélas ! Les vieilles pierres ont fait place à des pierres neuves, qui seront vieilles à leur tour. Et sans doute elles paraîtront touchantes alors aux âmes rêveuses. »
Dans un sentiment tout opposé, Émile de Girardin (1806 – 1881), qui fut le père du journalisme contemporain, disait à un ami au retour d’un voyage à Rome : « Je n’aime pas Rome, cela sent la mort. »
Prenant pour thème de méditation ces impressions contradictoires, vous vous interrogerez sur votre propre façon de sentir, et, dans cette prise de conscience, vous découvrirez peut-être les raisons qui pour les uns embellissent et pour d’autres décolorent le passé.

Nous donnons ici le devoir de Mireille qui lui a valu le premier prix.

   On a rebâti le mur du jardin. Les lézards sont murés dans les pierres – et mon père, qui pourtant n’a point accoutumé de s’attendrir, m’a dit en confidence : « Je ne regrette que la mort des lézards. »
   Lisse, glacé, superbe enfin, le mur aujourd’hui se hérisse de pitons de fer ; en guise d’excuses, on m’a objecté que bientôt des rosiers grimperont là. Mais il ne viendra plus de lézards sur la pierre.
   Autour de nous, les vieux murs croulent, et s’émiettent sous la pioche, tandis que s’érigent les buildings bariolés au dos lépreux. Je suis un peu comme le lézard : je ne retrouve plus ma place chaude.
   Oh, Monsieur de Girardin, c’est le mur neuf qui sent le mort ! Je n’ai point
«l’amour inné du passé», « toute la richesse, toute la splendeur, toute la grâce du monde » ne sont point pour moi dans les temps écoulés. Je sais sourire au jour qui vient, et mon imagination colorie plus volontiers les scènes futures que celles du passé, mais j’aime la pierre qui semble juste creusée pour mon épaule ou pour mes bras, parce que d’autres avant moi s’y sont appuyés, y ont reposé leur épaule lasse ou leurs bras trop lourds. 
   Une vieille tour sarrasine domine la baie de Cannes ; trompant la vigilance de ma mère, je suis souvent montée jusqu’à la plate-forme carrée où l’on débouche en plein soleil, mue par une attraction que mes sept ou huit printemps ne s’attardaient point à analyser. Ma joue posée contre la pierre large, ma main balayant le sable, s’accrochant aux touffes de lavande, reconnaissant les aspérités, je m’enfonçais dans une rêverie délicieuse dont je jouissais d’autant plus que je ne cherchais pas alors à en connaître l’essence.
   Ce n’était pas que je m’interrogeasse alors sur le sort des bâtisseurs obscurs de l’édifice, ni que je songeasse aux veilles de guet, aux alarmes, aux branle-bas de combat, ni aux cris des guerriers barbus ou moustachus, ou imberbes… qui s’étaient abrités derrière les créneaux ! Allez, je ne me faisais pas du passé l’idée que peuvent en donner aux enfants du cours élémentaire les images des manuels scolaires. J’ai beaucoup repensé à ces rêveries de l’âge tendre, mais il ne m’a jamais pris  fantaisie de lamenter sur la fuite du temps, ou d’épiloguer sur la splendeur des siècles passés ; il m’a toujours semblé de mauvais goût de vouloir rhabiller les morts, de farder leurs visages blêmes, et de les replacer plus ou moins arbitrairement dans un décor factice qu’ils désavoueraient sans doute. Aussi je ne me contraindrai pas maintenant à tenter de décrire de fausses visions imaginaires, mais je puis dire qu’adossée à des murs séculaires, je me sentais vivre au sein d’un large courant d’humanité, portée par les morts et leur œuvre, et que je me dissolvais dans le temps comme si les pierres eussent murmuré sans relâche : – Petite, repose-toi, endors-toi, dure comme tout ce qui t’environne, dure et passe, ferme tes yeux, calme ton souffle, laisse, laisse, nous te berçons, nous te gardons, nous t’endormons, comme nous avons bercé et endormi tant d’autres avant toi…
« Le bruit égal et mesuré des rames » sur le lac, « le flux et le reflux » incessant des vagues, ou le « bruit enroué » d’une source jasarde, ne m’eussent pas davantage assourdie que cette voix tendre et persuasive, que je ne comprenais pas, mais qui me troublait. Je n’ai jamais eu du passé une vision, mais toujours un sentiment qui, aussi paradoxal que cela puisse paraître, consistait essentiellement dans la jouissance absolue d’un instant : car ma rêverie existentielle et passive me replaçait au sein de l’espèce, m’ôtant toute velléité d’individualisme. Je ne saurais dire si le Maure qui s’était penché du haut de la tour, comme moi, bien avant moi, portait une chéchia ou un turban, mais je n’eusse point été surprise s’il m’eût éveillée de mon rêve en se penchant sur moi, un peu grondeur, tout étonné d’avoir pour compagnon de veille une petite fille. – Et il  me semble que c’est là le vrai sens du passé.
 
« Le passé émeut à l’envi le petit enfant et l’aïeule », écrit Anatole France dans La Vie en Fleur. Peut-être est-ce parce que chez l’un comme chez l’autre la sensibilité est faculté dominante. Le petit enfant aime ce qui le protège, ce sur quoi il s’appuie et son imagination trépillante s’émerveille, sans souci des anachronismes, de tout ce qui brille, bouge, crie, va, vient, dans les histoires du temps jadis ; il ne sait pas encore ce qu’est le Temps : hier ou demain, pour lui, qu’importe ? aussi est-il très proche des héros défunts. L’aïeule, qui connaît sa fin prochaine, n’a d’autre recours à l’angoisse et à la lassitude que d’égrener sa chanson monocorde du bon vieux temps :
« Au bon vieux temps un train d’amour régnait,
« Si qu’un baiser donné d’amour profonde, 
« C’était donné toute la terre ronde…»
illusion constante de l’âme humaine qui, au souvenir de la douceur de vivre, se persuade que les temps heureux sont révolus. L’enfant qui n’a pas vécu, ou la vieille qui a fini de vivre, se tournent également vers le passé parce qu’il est pour eux la vie, et qu’il leur apporte ce qu’ils n’ont pas connu ou ce qu’ils ont perdu. La spontanéité des uns, la sagesse désabusée des autres les entraînent dans une même recherche du merveilleux et si
« le monde des chimères est le seul digne d’être habité » ils possèdent une telle faculté de création qu’ils peuvent s’évader très vite d’un monde qui les a déçus ou ne leur a pas été tout à fait révélé et peupler la terre  d’ « êtres à leur fantaisie ».
   Bienheureux désarroi de mon adolescence qui me permet de connaître les multiples aspirations de l’âme humaine ! J’ai en moi tant de contradictions que je puis éprouver à la fois les sentiments les plus opposés ; l’incertitude dans laquelle je me trouve le plus souvent de choisir entre diverses attitudes, ou diverses philosophies, me conduit presque toujours à des affirmations sophistes dont je sens toute la vanité et qu’on a autour de moi le mauvais goût de trouver solides ! Mais en revanche je peux presque toujours, après avoir pris conscience des impulsions contradictoires qui me balancent d’une pensée à une autre, comprendre, ou du moins sentir, le fondement des théories les plus diverses. Ainsi deux êtres en moi luttent à cette heure : la petite fille que je fus, et qui n’est pas tout à fait morte, voudrait, donnant la main au grand poète France, flâner dans les rues du vieux Paris ressuscité, mais l’être matérialiste, absurdement raisonneur et aux plaisantes prétentions philosophiques que les affres de la dix-septième année ont fait éclore en moi, pareil à une superbe fleur vénéneuse, ne se préoccupe guère du bon vieux temps évanoui. « Je n’aime pas Rome ; ça sent le mort », pourrait-il s’écrier, cynique,… si j’avais vu Rome. Je comprends donc que le passé puisse être pour les uns un monde coloré et vivant, et pour les autres se réduire à une estampe vieillotte et pâlie. Il me semble que l’inquiétude croissante qui nous prend au cœur au fur et à mesure que les contacts sociaux et les efforts quotidiens dessillent nos yeux et nous conduisent à une vue plus pessimiste que rationnelle du monde, peut nous rejeter vers un passé certain, vers ce qui a été, et qu’il est humain d’y chercher ce que nous ne savons prendre dans la vie de chaque jour : la couleur, le sentiment, la grandeur. Mais il est naturel aussi de chercher un remède à notre inquiétude fondamentale par de vigoureuses affirmations d’indépendance, de force, qui, pour être souvent affectées et obstinées, ne nous mènent pas moins à une attitude constructive ; on s’écrie alors :
« Le Paradis terrestre est où je suis », et pour oublier que le siècle d’or est révolu : « Oh le bon temps que ce siècle de fer ! » (On exprime d’ailleurs d’autant plus violemment sa répulsion de ce qui est mort qu’on sait être déjà soi-même un être du passé). Pour oublier la platitude du décor quotidien, il n’est que deux attitudes : se recréer au souvenir d’un passé chatoyant, ou se tourner résolument vers l’avenir ! Allons, voilà encore deux faux remèdes au mal de vivre ! Il me paraît seulement que nous serions plus heureux si nous voulions bien nous dépouiller d’un individualisme forcené, considérer que nous existons en tant qu’espèce et que si un homme meurt, les hommes vivent ! Pardonnez-moi ces raisons subtiles ; je les désavouerai peut-être demain… mais ne croyez-vous pas qu’ainsi pénétrés du sentiment de la continuité de la vie, ainsi stabilisés par les forces égales du passé et de l’avenir, nous pourrions, tout en conservant au fond de notre âme la chaleur des visions du passé, ouvrir tout grands nos yeux vers les jours à venir ?

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